Case 5 - Une histoire d'entailles
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La douce brise soufflait et le doux bruissement du tissu ballotté par le vent montrait à l’équipe que ce dernier était là, tel un énième rappel de leur condition. Le froid mordait le peu de chair qu’ils avaient à nu et un léger nuage se formait à chaque expiration. Chacun était vêtu de manière similaire, avec leur manteau en cuir fourré de laine et leur bottes montantes dotés de crampons d’acier. Leur progression était lente et chaque pas était une véritable épreuve, le piolet mordait à intervalles régulier la roche, et centimètres par centimètres ils progressent contre la paroi presque verticale. La nuit commençait à tomber, lentement mais inexorablement. Ils étaient dans les temps.

Lentement, l’un d’eux regarda sa montre, aussi bien pour connaître l’heure que pour se rassurer en regardant les aiguilles tourner. Ce cycle instoppable et constant apportait pour lui une sorte de régularité dans ce monde irrégulier. Comme quoi, même si tout s'effondre, des aiguilles d’horloges tourneront quand même quelque part dans le monde. Il s'autorisa un instant à regarder les autres. Tout comme lui, chacun tirait un épais sac contenant la chose qui allait assurer leur mission.

Ils étaient trois. Trois intrépides venus de lieux différents, mais que les aléas du destin avaient réunis. Si deux ans auparavant on lui avait proposé cette tâche, il aurait refusé. Mais maintenant qu’il avait contemplé les abysses par lui même, il avait changé. Il allait accomplir cette mission, pour lui même, pour les autres, et pour l’humanité.

L’ascension continuait et tels des parasites, ils grimpaient sans se stopper. Quand il fit définitivement sombre, ils se stoppèrent afin d'allumer une lampe à huile qui pendait, projetant alors une lumière jaunâtre sur la paroi. Après encore quelques minutes qui semblaient se muer en heures, ils parvinrent à se hisser hors du gouffre. Ils avaient réussis, et cela c’était déroulé sans accrocs.

Chacun ouvrit le sac qu’il tirait auparavant. C’était des sacs assez standard, en épaisse toile résistante. Rien d’inhabituel pour des alpinistes. Ce qu’ils en tirèrent était déjà beaucoup moins habituel. Des armes, des munitions, bref, tout un petit attirail. Le plus curieux était un étrange dispositif. Une sphère, d’apparence mécanique et bardée de câbles en tous genres. Ils savaient ce qu’ils allaient faire avec ça, et ils savaient ce qui allait s'ensuivre.

Ils arrivèrent à la pierre. Le terme monolithe aurait été bien plus approprié néanmoins. La structure était en elle même oppressante, surgissant au milieu de la neige. Le plus étrange était que les flocons ne pouvaient pas se fixer dessus et glissaient à sa surface sans toucher la pierre noirâtre. Les trois hommes s'en approchèrent, armes aux poings. Le porteur de la sphère s'approcha et laissa courir sa main gantée sur la surface quelques instants, puis d'un coup de piolet sec il entailla la pierre, aux côtés de dizaines d'autres entailles. Qui les avait faites ? Ils ne le sauront jamais, mais on leur avait demandé cela.

Lentement, il balaya la zone d'un regard circulaire, s'arrêtant sur chacun de ses compagnons, attendant que chacun hoche la tête comme signe d'acceptation. La lumière des lampes perçait la pénombre comme un phare miniature et l'ombre projetée semblait se perdre dans les ténèbres ambiantes. Jamais ils ne laisseraient la chose qui sommeillait là s'éveiller. Jamais. Le porteur de la sphère porta cette dernière sous ses yeux, afin de mieux observer l'étrange agencement de câbles qui recouvraient cette étrange machine. D'un geste attentionné, il ouvrit le clapet qui était légèrement enfouis sous les câbles, puis il ferma les yeux. Enfin, il pressa l'interrupteur. Et tout s'arrêta. Et tout recommença.


-Vous avez un visuel ? Demanda la voix grésillante et inhumaine qui sortait de la radio.

Un léger silence répondit à cette question, mais ce silence fut bien vite rompu.

-Oui. Je demande l'autorisation de tir, répondit l'homme.

- Accordée. Cet unique mot avait une bien grande importance. Rien qu'un un seul mot, mais lourd de sens.

L'homme soupira, puis l'œil collé à la lunette il scruta une dernière fois. Trois hommes vêtus d'habits sortis d'un autre temps se tenaient face à une structure qui n'avait rien de naturel. Chaque lampe rendait plus facile la visée, mais ne permettait pas de bien voir les visages des individus. Quelle importance ? Il laissa dériver son regard quelques instants sur la pierre et il vit des centaines et des centaines d'entailles sur la surface, chacune presque identique à la précédente. Il avait pressé trois fois la détente, et trois détonations déchirèrent l'air atone, tandis que trois fleurs rouges avaient fleuries sur la neige là où les autres étaient tombés. L'une des lampes se brisa au sol et le liquide enflammé embrasa le corps de son porteur. Plus jamais ils ne se relèveront, plus jamais la chose qui dormait ici verrait son réveil retardé. Et surtout, plus jamais ils ne feraient d'entailles.

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