L'œil absolu
notation: +6+x

Ça puait la pisse et la saleté.
Abigail était une étudiante normale, enfin c'est ce que tous croyaient, elle y compris.
"Normale" était un bien grand mot qui semblait peu adapté à cette fille sans gêne, dont le visage pouvait passer du sourire enfantin au rictus le plus effrayant qui soit en un clin d'œil.
Elle était "particulière".
Elle le savait, elle n'avait jamais réussi à s'intégrer.
Les nombreux psychologues qu'elle avait vus lui disaient que ça passerait avec le temps, qu'elle redeviendrait normale.
Mais elle était convaincue qu'elle était normale, et elle n'éprouvait aucune honte à être de ces enfants qualifiés de "HPI", de zèbres, de surdoués…
Les surnoms étaient foule, et allaient du valorisant au dégradant.
Elle se fichait de pas être ce que les autres voulaient qu'elle soit.
Elle était heureuse comme ça.
Elle avait peu d'amis, pour ne pas dire aucun, mais cela ne la dérangeait pas plus que ça.
Si ils ne voulaient pas d'elle, elle ne se mettrait pas à genoux pour eux.
Elle était dans un bus de nuit la ramenant chez elle.
Elle vivait seule, ses parents avaient coupé les ponts le plus rapidement possible dès qu'elle avait eu 18 ans.
Ça aussi elle s'en fichait : si ses parents ne sont pas assez ouverts pour comprendre que la vie de leur fille avait plus d'importance que l'avis du voisin qui trouvait que cette même fille était bizarre, ça ne valait pas la peine qu'elle se batte pour eux.
Elle écoutait de la musique, assise au fond du bus.
Elle n'entendait pas les gens autour, et tant mieux.
La musique s'arrêta, la playlist était terminée.
Elle sortit le téléphone de sa poche pour lancer une autre playlist quand le bus sauta.
Son téléphone lui glissa des mains, et tomba par terre.
Foutu dos d'âne.
Il était aux pieds d'un mec bizarre avec un long manteau gris.
Elle se leva pour aller le ramasser, espérant qu'il ne soit pas cassé.
L'homme vit le téléphone, et se baissa pour le récupérer.
Il lui tendit le téléphone, et c'est alors qu'elle le vit.
Sous le manteau.
Un flingue.
Elle récupéra son téléphone, et retourna à sa place.
Elle réfléchissait à toute allure.
Un flic sous couverture ? Un terroriste ?
Elle ne savait pas quoi en penser, mais une chose était sûre, il fallait qu'elle quitte ce bus le plus vite possible.
Elle se levait quand elle vit l'homme trifouiller dans son manteau.
Il fit un hochement de tête à l'attention d'un autre mec en gris debout un peu plus loin.
Elle ne pouvait pas fuir.
Y'a que dans les films que ça marche de jouer les héros.
Elle vit celui qui lui avait rendu son téléphone commencer à sortir lentement le bras, tandis que le deuxième se tournait vers une jeune fille assise à l'avant du bus.
Un troisième homme, habillé d'une doudoune bleu foncé, s'agitait, assis un peu plus loin, dos à elle.
Elle vit, sur la ceinture de l'homme en bleu, un autre flingue.
Elle sortir le canif qu'elle avait toujours dans son sac, et s'approchait lentement de l'homme en bleu, quand celui qui lui avait rendu son téléphone sorti le bras de son manteau, et cria :
"- Que personne ne bouge, si vous ne faites pas chier, vous vivrez !"
Elle posa son couteau contre la gorge de l'homme en bleu.
C'est alors qu'une masse noire sortie de nulle part se jeta sur l'homme le plus proche de la fille, tandis que l'homme au flingue tombait à terre, un couteau noir dans la gorge, et que l'homme en bleu se levait d'un coup de son siège pour esquiver le couteau qui volait en sa direction.
Manque de chance pour lui, Aby avait posé son canif sous sa gorge.
Il s'était ouvert la gorge en voulant éviter le couteau.
La masse noire ne bougeait plus, il s'agissait d'un homme, plutôt grand.
Le bus s'était arrêté.
L'homme en noir avait récupéré le couteau dans la gorge du mec au flingue, et s'était dirigé vers l'homme en bleu.
"- Pas mal le coup dans la gorge, c'est quoi ton nom ? Lui demanda-t-il.
- Euh… Abigail Maevah, pourquoi ?
- Rien rien."
Il récupéra le couteau qui était venu se loger dans le siège.
De légères volutes argentées s'élevaient de ses yeux.
"- Il se passe quoi avec vos yeux ? Demanda-t-elle timidement.
- C'est rien, ils ont perdu leur couleur à cause d'un produit chimique il y a longtemps. Répondit-il.
- Non, je veux dire, ils fument un peu, non ?
- Normalement non.
- Je vous jure que je vois de la fumée."
Il tourna la tête, et elle regarda directement ses yeux.
Elle voyait clairement de légères volutes s'échapper des yeux de cette homme.
Une sensation de gêne la tiraillait, mais elle ne savait pas pourquoi.
Elle se sentait transpercée, comme si on lisait en elle.
Incompréhension. Peur.
- Seule donc… Tu n'as vraiment nulle part où aller ?

Son sang se glaça.
Elle était figée sur place, paralysée par ce qui venait de se passer.
- Je l'ai vraiment entendu parler dans ma tête ?
- Oui.
- Putain il se passe quoi ? Peur. Panique. Incompréhension. Danger. Fuir. Courir.
- Calme toi, et répond à ma question. Tu n'as nul part où aller ?
- PUTAIN SORTEZ DE MA TÊTE !
- Je ne suis pas très patient, réponds.
- Vous êtes qui ? Ou quoi bordel ?!

C'est alors qu'elle vit, dans sa tête, se graver des images de souvenirs qu'elle n'avait jamais vécu.
La nuit. Des hurlements. Du sang. Du vide. Noir. Rien. Une lueur. Un sourire. Une lame. Un ami. Un ennemi.
Elle tituba, tandis qu'il l'attrapait, et l'asseyait sur un siège.
Il s'assit en face d'elle, et replongea son regard dans le sien.
Peur. Peur. Peur. Incompréhension.
- Tu es calmée ?
- J-Je… Oui.
- Bien. Tu peux répondre à ma question ?
- Oui, je suis seule, personne ne m'attend chez moi, personne ne m'attend nulle part en fait.

Il sortit de sa poche un objet doré.
Un médaillon peut-être.
Il lui tendit.
C'était un monocle.
"- Là, tu vois quoi ? Reprit-il.
- Un monocle.
- Pas de fumée ?
- Si."
Elle ne comprenait plus rien. Quel était le lien entre la fumée et un monocle ?
Elle leva la tête, elle savait où trouver la réponse.
- C'était quoi tout à l'heure ?
- Des gens voulaient tuer la jeune fille là-bas, mon boulot était de la protéger.
- Pas ça, je veux dire, les images qui défilent dans ma tête.
- C'est le passé. Ça calme de se bouffer une vague de souvenirs marquants, non ?
- Bordel, vous avez vécu quoi ?
- Tu n'as pas à le savoir. Je vais te poser deux questions.
- Quoi ?
- Tu n'as pas choisi d'être seule, mais est-ce que tu veux être seule ?
- Je m'en fiche, si les autres ne veulent pas de moi, tant pis pour eux.
- Donc tu attends que quelqu'un vienne vers toi. Le problème, c'est que les gens sont égoïstes, et si tu ne fais pas le premier pas, tu risques de rater l'occasion de rencontrer des personnes remarquables.
- Je me fiche d'eux si ils ne sont pas capable de prêter attention aux autres.

L'homme en face sourit.
- Tu sais, tu as une particularité intéressante.
- Une particularité ?
- Tes yeux.
- Hein ?
- Je peux t'offrir ce que tu cherches.
- Comment ça ?
- Je peux t'offrir une famille, je peux t'offrir un refuge, un endroit où tu serais à ta place.
- Pardon ?
- Un lieu qui te permettrait d'être ce que tu veux réellement être. Je peux t'offrir la liberté.
- Je suis déjà libre !
- Si pour toi, être renfermée sur toi même en attendant que quelqu'un ose t'approcher et faire connaissance, et vivre seule, c'est être libre, peut-être. Mais tu n'avanceras jamais bloquée comme ça.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir.
- Des mots ne peuvent pas expliquer ça.

Elle vit alors.
Ils sont plusieurs, une vingtaine.
Ils s'amusent, rigolent.
On dirait une famille.
Ils ne se jugent pas, certains sont habillés de manière étrange, d'autres se comportent bizarrement.
Mais rien n'est sujet à rejet, ils ne font pas de leurs différences une faiblesse.
D'un coup, la jalousie la prit à la gorge.
L'homme en noir embrassait une fille étrange avec une cicatrice sur la bouche.
Pourquoi étaient-ils tous heureux ?
Pourquoi avaient-ils réussi à trouver l'amour, l'amitié, un endroit où ils se sentaient chez eux, des gens sur qui compter, et qui comptaient sur eux, la joie ?
Pourquoi ils y arrivaient et elle non ?
- Je te l'avais dit : Tu n'es pas heureuse dans ton quotidien.
- Je…
- Tu n'as pas à rester seule. Tu peux les rejoindre. Tu peux nous rejoindre. Tu seras appréciée pour ce que tu es, et non pas pour ce que les autres veulent que tu sois. Je peux t'offrir tout cela.
- C'est vrai ?
- Je vais te poser la dernière question.
- Allez-y.
- Oseras-tu entrer dans les ténèbres ?

Elle réfléchit.
L'adrénaline retomba, et elle réalisa ce qu'il venait de se passer.
Tout ce qu'elle avait vécu ce soir.
Elle avait tué un homme.
Sa vie avait changé, quoi qu'elle réponde, elle avait changé.
De toute façon, elle n'avait rien à perdre, et les mots de cet homme résonnaient encore dans sa tête.
Ces gens heureux, qui s'assument, qui se fichent des regards malveillants des autres.
Elle voulait y croire.
Elle devait y croire.
Elle avait fait son choix.
Elle allait s'accrocher aux mots de cet homme, s'accrocher à cette idée.
Elle releva la tête.
- Oui.
Il tendit la main vers elle, qu'elle saisit.
"- Abigail Maevah.
- Commandant Jeffrey Lightning, mais tu peux dire Jeff."
Il se leva, et alla voir le chauffeur, qu'il avait assommé après que le bus fut arrêté.
La jeune fille aussi était endormie.
Elle le suivait de près tandis qu'il sortait du bus.
"- Et le chauffeur ? Et la fille ?
- Ce n'est plus à nous de nous en occuper."
Elle sentit quelque chose dans la poche de son jean.
Elle plongea la main dans son jean, et en ressortit un petit monocle doré.
"- Tu peux le garder, considère ça comme un cadeau de bienvenue.
- Merci. Par contre, on va où ?"
Il pointa une camionnette au coin de la rue.
"- On rentre, les autres nous attendent."
Son coeur battait la chamade.
Elle plongeait dans l'inconnu.
Littéralement.
Elle abandonnait son ancienne vie derrière elle, définitivement, mais elle n'avait plus peur, car elle n'était plus seule.
Jeff écrivait en marchant.
Il plaça le papier sur lequel il écrivait dans une enveloppe noire, qu'il ferma.
Il lui tendit.
"- Tu en auras besoin. C'est l'autorisation pour participer au recrutement."
Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License