Perte de contact
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Une opération de routine.
Attaquer un Site quelconque de la Fondation pour y foutre le bordel en butant les gens importants.
Le réel but de l'opération était de récupérer une anomalie inconnue.
Ils doivent avoir beaucoup d'espoir pour nous envoyer chercher un truc sur lequel on a aucune info.
C'était justement là que se trouvait la raison et le problème de cette opération.
La raison, car si aucune information ne nous était parvenue, c'est que le truc devait être vraiment classifié, et le problème, car on avait aucune idée de ce qui allait nous tomber sur le coin de la gueule.
Donc, une opération en terrain inconnu.
C'est pour ça qu'on avait envoyé NightWatch.
Pour le Haut Commandement, une EIT hasardeuse était la mieux placée pour mener à bien une opération hasardeuse, et même si NightWatch était loin d'être hasardeuse, il fallait avouer que le passé avait montré que la capacité d'adaptation et d'improvisation de NightWatch avait sauvé bon nombre d'opérations ayant l'air de tourner au fiasco.
C'était une opération assez simple : pendant que les autres éliminaient les gardes et désactivaient les alarmes, Jeffrey et Sonya devaient récupérer l'anomalie dans son container provisoire de transit utilisé par la Fondation pour garder ce genre de trucs un minimum confinés durant les déplacements.
Le peu qu'ils savaient : c'était un tableau, et il ne fallait pas le regarder.
Un jeu d'enfant.

Il faisait nuit, comme d'habitude.
Pas un bruit, comme d'habitude.
Ils y étaient. Face à eux, une porte déverrouillée, donnant sur une pièce faiblement éclairée.
Ils poussèrent doucement les portes, et se glissèrent dans la salle.
Au moment d'entrer, ils aperçurent une silhouette peinte sur le tableau.
Quand on est un agent, on développe des réflexes quand on est sur le terrain.
Quand on est un agent de NightWatch, l'un des premiers réflexes est de regarder les yeux de l'adversaire.
Cela permet de savoir si l'adversaire a une vue normale ou non, et donc, savoir si l'on est avantagé par la nuit.
Même pour un tableau, cet automatisme restait présent.
Ils ont regardé les yeux, un instant, avant de se souvenir des instructions, et de fermer les yeux, puis de se détourner afin de placer l'anomalie hors de leur champ de vision.
Un instant.
Moins d'une seconde.
Quelque chose d'infime, de négligeable la plupart du temps même.
Mais pas ici.
Jeffrey se tourna vers Sonya, leva le bras et voulu signer.
Rien.
Il n'y arrivait pas.
Il n'y arrivait plus.
Il ouvrit la bouche.
Rien.
En face, il voyait Sonya dans la même situation que lui.
Ils n'arrivaient plus à parler, que ce soit oralement, ou dans une langue des signes codée quelconque.
Ils étaient comme isolés.
Jeffrey avait déjà vécu cette sensation désagréable.
Ce douloureux ressenti lorsque l'on était privé de l'un de ses sens les plus élémentaires.
Lorsque l'un de vos plus précieux appuis vous était enlevé, c'était comme un vide qui se créait en vous, vous vous sentiez faible, impuissant, comme si tout ne reposait que là-dessus.
Inutile, forcé à être inactif.
Réduit au silence.
Il l'avait déjà vécu.
Sonya commençait à paniquer.
Il ne fallait pas qu'ils perdent leurs moyens, ou toute l'opération était foutue, et ils y passeraient.
Il s'approchait d'elle tandis que des larmes commençaient à perler à ses yeux.
La première larme coula, tandis que le désespoir se lisait sur le visage de Sonya.
Il tendit doucement le bras, et essuya tendrement la larme.
Il plongea son regard dans celui de Sonya.
Calme.
Il fut surpris.
Il avait parlé ?
Il lui semblait lire des émotions dans le regard de Sonya, comme si il s'agissait de mots sur un livre.
Peur.
Non, il ne fallait pas qu'elle se laisse submerger par la peur.
Il s'approcha d'elle, et ils s'enlacèrent.
Elle plongea son regard dans ses yeux.
Vide. Désespoir. Incompréhension. Manque.
Il fallait qu'elle se calme.
Amour.
Il espérait que cela suffirait, car ils devaient se dépêcher.
Elle avait compris elle aussi.
Amour.
Parfait, elle était concentrée.
Maintenant, il fallait lui dire qu'il fallait terminer l'opération.
Espoir.
Elle hocha la tête.
Ils se relevèrent.
Ils avaient pris un tube noir pour transporter la peinture.
Ils roulèrent le tableau avec la peinture tournée vers l'extérieur, puis glissèrent la toile dans le tube.
Ils allaient sortir, quand ils entendirent du bruit provenant du couloir.
Une dizaine de gardes déboulèrent dans la pièce, criant.
Ce qu'ils disaient était un mystère, on aurait dit une langue inconnue, inédite. Il avait l'impression de n'avoir jamais rien entendu de tel de sa vie.
"- Rendez le skip et déposez les armes, et vous serez épargnés !"
Il se demandait bien ce que cela pouvait vouloir dire, mais bon, pas le temps.
Des fusils étaient braqués sur eux de toutes parts.
Il accrocha le tube à sa ceinture.
L'équipe 2, si elle avait fait son travail, devrait plus tarder à couper l'électricité du générateur de secours.
Il plongea son regard dans celui de Sonya.
Grâce. Harmonie.
Petit à petit, les émotions redevenaient des mots.
Elle lui répondit.
Chant.
Elle avait compris.
Les mots leurs revenaient.
Ils se jetèrent un dernier regard.
Valse.
Un déclic se fit entendre.
Il espérait que la lumière était éteinte, et que le site était plongé dans le noir, car sinon, ils étaient morts.
Sonya semblait prête.
Sa posture lui confirma ce qu'il pensait.
Il était temps pour les ténèbres d'envahir ce lieu.
Ils s'élancèrent.
C'était comme une danse, une chorégraphie.
Chaque mouvement semblait parfaitement calculé, bien que ce ne soit pas le cas.
Elle frappait, s'écartait pour laisser passer son estoc, puis revenait à la charge.
Dans la lumière, Sonya et Jeffrey étaient de bons combattants pris à part, d'excellents combattants en duo.
Dans les ténèbres, pris à part, Sonya et Jeffrey étaient des machines à tuer, impossible à arrêter, rendant la mort inexorable.
L'ombre dominait les lieux, leur union dominait le combat.
Deux anges de la mort se déchaînaient sur leurs adversaires.
Ils ne pouvaient plus parler, mais le chant des lames, lui, ne cesserait jamais.

Ils étaient à l'arrière d'une camionnette les ramenant à la Base-02.
Cela faisait presque trois heures qu'ils n'avaient rien dit.
Ils étaient côte à côte, collés l'un à l'autre.
"- Ça va aller, tu vas voir." chuchota-t-elle doucement.
Ils sursautèrent.
"- J'ai… Je… Ça y est, je peux parler de nouveau !" S'exclama-t-elle
Il plongea son regard dans ses yeux.
Rien.
Elle hocha lentement la tête, tandis qu'une larme perlait au coin de son œil droit.
"- J'ai… J'ai vraiment cru que ce serait pour toujours…" Murmura-t-elle, en commençant à sangloter.
Il enlaça Sonya, dont la tête alla se loger le creux de son cou.
"- J'ai eu tellement peur… J'ai cru que je pourrais plus jamais parler… Je t'aime…" Chuchotait elle
Il serrait Sonya contre lui, se retenant de pleurer.
Elle s'éloigna un peu, et regarda ses yeux.
Peur. Attente. Amour.
- Je t'aime, tu vas voir, ça va revenir pour toi aussi.

Ils eurent touts deux un sursaut de surprise.
"- J'ai récupéré les mots, mais j'ai pas perdu les effets du regard…" Avança-t-elle
Elle replongea dans le regard de Jeff.
- Tu vas t'en sortir, c'est sûr.
Espoir, Attente. Amour.

Ils s'embrassèrent, agrippant l'un à l'autre comme si leurs vies en dépendaient.
Ils n'étaient pas prêts de se lâcher.

Il avait fallu huit heures pour que Jeff puisse reparler.
Ces huit heures d'attente étaient passées plutôt vite en réalité.
Ils n'avaient pas dormi, et Jeff, bien qu'ayant récupéré la parole, avait du mal avec l'écriture.
Donc, ils avaient décidé d'aller faire le rapport directement à Rives.
Ils n'avaient pas préparé cette entrevue, ils n'avaient plus besoin de préparer quoi que ce soit.

Ce fut Sonya qui entra la première.
"- Je ne pensais pas revoir NightWatch dans ce bureau si rapidement. Commença Matt.
- Jeffrey a un peu de mal avec les mots depuis l'opération de cette nuit. Répondit Sonya.
- Ce foutu tableau modifie complètement la manière que vous avez de communiquer. Dit Jeff, feignant la difficulté de s'exprimer.
- Je… Désolé, si c'est ce que vous êtes venu réclamer, nous ne savions rien. Se défendit Rives, une pointe de peur dans la voix
- Non, vous pouvez parler librement, nous ne sommes pas ici avec de mauvaises intentions, nous devons faire un rapport, et écrire est compliqué pour l'instant. Dit calmement Sonya.
- D'accord, je vous comprends, allez-y, je vous écoute. Je peux enregistrer ? Demanda-t-il en désignant un magnétophone sur son bureau.
- Ça risque d'être compliqué… Commença Jeff.
- Pardon ? Questionna Rives.
- Arrêtez de détourner le regard, regardez moi dans les yeux." Déclara Jeff fermement.
Rives inspira longuement, puis regarda Jeff dans les yeux.
Comme il s'y attendait, un vide résidait dans ce regard éternellement argenté.
Cependant, une voix résonnait maintenant dans sa tête.
- Vous aurez du mal à enregistrer ça… Commença Jeff
Comme il s'y attendait, Jeff n'obtint pas de réponse claire, seulement une vague d'incompréhension.
- Calmez vous un peu, et laisser moi m'exprimer. Donc, ce que je disais, c'est que cet objet modifie de manière inconnue votre manière de communiquer, mais bon, ça, vous devriez l'avoir compris.
Le binoclard recula sous l'effet de la surprise, et détourna le regard.
"- Un instant s'il vous plait…" Souffla-t-il.
Il cherchait une accroche, un point de repère.
Il tourna la tête vers Sonya.
"- C'est pareil pour moi, désolée…"
Il commençait à paniquer, et cela se voyait.
Il avait beau détester le binoclard, Jeff n'aimait pas la tournure que prenaient les événements.
Il fallait calmer le jeu.
"- Nous ne sommes pas venus pour un règlement de comptes. Je tiens mes promesses, et tant que vous restez à l'écart des affaires de NightWatch, nous n'auront aucune raison de vous vouloir du mal. Nous sommes juste ici pour faire notre rapport. Lança Sonya.
- Un agent de NightWatch est mort, et l'opération est un succès, l'objet a été remis aux scientifiques. Continua Jeff.
- D-D'accord… Vo-Vous voulez autre chose ? Bégaya Rives.
- Non, c'est tout." Termina Jeff.
Il plongea son regard dans celui de Matt.
- Ironique, n'est-ce pas ? Avec ce regard condamné à être inexpressif, je peux en dire plus en un instant qu'avec des mots en une éternité. Reste à déterminer l'usage que j'en ferai.

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