Protégeons ceux que nous aimons
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Raphaël était devant son miroir, les mains suspendues dans les airs, le regard dans le vide. Dorian vit qu’il était en train de se recoiffer mais il avait arrêté son geste, en proie à une réflexion profonde. Peut-être des remords ?
Il s’approcha mais Raphaël fit comme s’il ne l’avait pas remarqué, et en vérité, c’était le cas. Il était plongé dans ses pensées. Lorsque le reflet du visage de Dorian apparut dans le miroir, Raphaël sursauta, étonné, puis son visage redevint un masque de mépris :
« Qu’est-ce que tu veux Dorian ?
- La vérité. »
Dorian écarquilla les yeux lorsqu’il vit le visage de celui qu’il aimait se liquéfier. Il recula de peur que son interlocuteur n’essaye de le tuer. Raphaël le remarqua et, lui parlant dans le reflet du miroir, lui demanda avec violence :
« Alors comme ça, tu crois que c’est moi ?
- Parce que ce n’est pas le cas ? »
Raphaël soupira et se retourna, lui faisant face :
« Tu as parfaitement bien étudié le profil psychologique du tueur. Mais croire que c’est moi, c’en est presque… »
Il hésita un temps puis son visage devint soudainement triste :
« … blessant.
- Tu l’as dit toi-même, se défendit un Dorian plus que perdu, j’ai parfaitement bien étudié le profil psychologique du tueur. Narcissisme, sens de l’esthétisme…
- De l’esthétisme et de la mise en scène, compléta Raphaël. Mais tu n’as pas tout prix en compte. Si tu veux tout savoir, je sais qui c’est. »
Dorian le regarda avec surprise tandis que Raphaël contenait difficilement sa tristesse et sa terreur, mais il tint bon, ne voulant pas s’effondrer devant celui qu’il aimait malgré tout. Dorian se rapprocha et lui demanda :
« Mais alors, qui est-ce ?
- Quelqu’un qui me ressemble plus que je ne le voudrais. »
Dorian écarquilla les yeux d’horreur puis s’enfuit, allant prévenir Sophie. Raphaël soupira puis, en proie à une intense culpabilité, se dirigea vers la chambre de Gabriel.

« Gabriel ?
- Qu’est-ce qu’il y a Raph’ ? »
Ce dernier s’assit sur le lit, près de lui. Une larme coula sur sa joue, il ne prit même pas la peine de l’essuyer :
« Gab’ ? C’est toi qui as fait ça ? »
Gabriel ne lui répondit pas, trop occupé à faire le schéma du système nerveux des chauve-souris. Raphaël se rapprocha :
« Je t’ai appris à dire la vérité, Gab’…
- C’est beau, hein ? »
Raphaël pensa stupidement que son frère parlait de son schéma mais Gabriel le jeta sur son bureau puis se tourna vers son frère qui était abasourdi :
« C’est beau, hein ? Répéta-t-il.
- C’est… »
Raphaël vit dans les yeux de Gabriel l’envie de lui plaire, l’envie que son frère qui était devenu son modèle soit fier de lui. Raphaël réprima un haut-le-cœur. Tout était de sa faute, Gabriel s’était toujours employé à lui ressembler le plus possible. Hélas, il avait franchi une limite que lui-même n’avait pas osé effleurer. Jamais il n’aurait été capable de tuer un homme sans autre raison que celle de faire de…
« De l’art, c’est de l’art, répondit Raphaël avec un ton le plus convaincant possible. »
Un véritable sourire éclaira son visage. Raphaël ravala ses larmes.
« Mais… J’ai une question…
- Oui ?
- Pourquoi lui ? »
Gabriel haussa les épaules :
« Fallait bien quelqu’un. Mais je t’ai vu ! Tu as dit que c’était magnifique, que j’étais un professionnel ! »
Raphaël se souvint aussi qu’il avait dit que le meurtrier était très certainement dans la salle, surveillant les réactions de tous. Il ne s’était pas trompé. Il aurait donné n’importe quoi pour avoir eu tort à cet instant. Il se prit à rêver que tout ceci n’était qu’une blague de mauvais goût ou un rêve.
Mais hélas, c’était la triste réalité et, après James, Raphaël allait perdre la seule personne qui le connaissait réellement.

Sophie ne daigna pas regarder Dorian lorsque ce dernier alla la prévenir de l’identité du meurtrier. Elle regarda dans le vide, réfléchissant. Puis, elle prit le téléphone de son bureau et dit d’un ton égal :
« Docteur Henry, je suis obligée. Je vais devoir prévenir le Haut-Commandement, il devra prendre des mesures…
- Que va devenir la cellule ?
- Je… »
Pour la première fois de sa vie, Sophie ne savait pas quoi dire ou faire. Elle appela le Haut-Commandement, obéissant aux ordres. Dorian s’assit en face d’elle. Un regard suffit à Sophie pour faire comprendre à Dorian qu’elle aurait besoin de son aide pour sauver Gabriel ainsi que la cellule.

Lorsque le Haut-Commandement sut qui était le coupable, leurs mots furent :
« Bien. Nous allons envoyer quelqu’un de confiance qui sait éliminer de manière efficace et discrète. N’intervenez pas. Si vous coopérez, la cellule sera conservée ainsi que tous les membres qui en font partie… »
Les mots de Sophie furent ceux que Dorian lui soufflaient :
« Gabriel a peut-être un QI nettement supérieur à la moyenne, il a l’attitude et le comportement d’un enfant. Il n’a pas conscience de ses actes…
- Raison de plus pour l’éliminer.
- Si vous faites ça, vous détruisez la cellule, Raphaël ne tiendra pas…
- Il tiendra ou il sera remplacé de suite.
- Placez-le au moins dans un établissement spécialisé…
- Il est coupable de haute-trahison. L’Insurrection n’a que faire des traîtres. »

Le ton était sans appel. Le Haut-Commandement raccrocha au nez de Sophie qui regarda, décontenancée, Dorian.
Elle balbutia :
« Co… Comment osent-ils ?
- Ce sont des monstres… »
Il hésita, puis voyant que Sophie avait enfin un peu d’humanité en elle, continua :
« Contrairement à nous. »
Le visage de sa directrice s’éclaira un peu puis se ferma. Elle remit son masque :
« L’unité NightWatch. C’est elle qu’ils vont envoyer. Maintenant, allez-vous-en ! »
Il ne se le fit pas dire deux fois.
Sophie soupira : la nuit allait être longue pour la cellule Arcanum…
Elle ouvrit un tiroir et en sortit une seringue ainsi qu’une fiole…
Elle s’enfonça dans les ténèbres. La nuit allait être longue mais elle ne la vivrait pas.
Elle s’endormit en espérant que sa cellule serait encore debout à l'aube.

Dorian arriva tout essoufflé devant la chambre de Gabriel. Le soleil se couchait et avec la nuit venait la menace. Raphaël fermait la porte. Lorsqu’il le vit, son visage se rembrunit, voyant l’air catastrophé de Dorian :
« Qu’y a-t-il, demanda-t-il à Dorian.
- NightWatch. »

Raphaël ne put cacher un gémissement. Dorian voulut le réconforter et s’approcha de lui mais Raphaël le repoussa :
« Laisse-moi… »
Il rouvrit la porte de la chambre de Gabriel qui dormait à poings fermés.
Dorian lui dit doucement :
« Ce n’est pas ta faute…
- C’est moi qui l’ai élevé. Bien sûr que c’est de ma faute. J’ai été aveugle à ses tourments intérieurs… Je fais un bien piètre comportementaliste…
- Nous sommes souvent aveugles face à ceux qu’on aime. »
Raphaël croisa le regard de Dorian :
« J’ai été aveugle, avoua ce dernier. »
Raphaël hocha la tête en silence, incapable de parler. Dorian décida de le laisser seul, ne sachant pas quoi faire pour soulager sa peine.

Deux heures plus tard:
Raphaël regardait avec tristesse son frère qui dormait du sommeil du juste. Soudain, il sentit une présence dans son dos alors même qu’il n’y avait eu aucun bruit. Les épaules de Raphaël s’affaissèrent et sa décision fut prise :
« Je sais pourquoi vous êtes là. Sachez que je vous en empêcherai. »
Il ne savait pas se battre mais n’allait pas laisser son frère à la merci du célèbre commandant de NightWatch qui avait été en personne chargé de cette affaire plus qu’épineuse. Raphaël entendit un soupir las :
« Si vous êtes prêts à mourir, ainsi soit-il. »
Raphaël se retourna et sauta à la gorge de son adversaire. Ce dernier l’esquiva et, l’empoignant par les épaules, le projeta contre le mur.
Jeffrey le regarda de ses yeux d’argent et sa bouche fit une moue désolée :
« Ne luttez pas. J’ai eu des ordres. »
Raphaël ne l’écouta pas et, se saisissant d’un scalpel qui traînait dans la chambre de son frère, se prépara à se battre. Jeffrey soupira une nouvelle fois puis dégaina sa rapière. Raphaël se crut fini mais fut étonné lorsque le commandant de NightWatch la posa doucement à terre :
« A courage égal, armes égales, déclara-t-il. »
Il sortit un poignard aussi noir que la nuit. Raphaël se jeta sur lui avec rage. Ses larmes l’aveuglaient tandis que Jeffrey l’esquivait une nouvelle fois. Raphaël était incapable de l’atteindre. Jeffrey ne tenta pas de le tuer, ce n’était pas sa mission. Raphaël se retourna et serra le scalpel dans ses mains blanches :
« Ne le touchez pas !
- Et pourquoi ferai-je cela, demanda Jeffrey d’un ton respectueux.
- Parce que c’est mon frère. Je protège ceux que j’aime. »
Jeffrey, qui se dirigeait vers le lit, s’arrêta en plein mouvement. Gabriel se réveilla et poussa un cri. Raphaël lui ordonna de se taire tandis que Jeffrey semblait plongé dans une intense réflexion. Ennemi ou potentiel allié ?
Soudainement, Jeffrey rangea son poignard et sortit un téléphone :
« Lawrence ?
- Oui Commandant ?
- J’ai besoin de la solution C45.
- Yes, sir.
- Et Lawrence ?
- Oui monsieur ?
- J’en ai besoin. Tout de suite. »
Jeffrey raccrocha, n’attendant pas la réponse de Lawrence. Raphaël le regarda sans comprendre. Le commandant s’approcha de lui et lui tendit la main. Raphaël la regarda étonné puis la lui serra :
« Moi aussi je protège celle que j’aime. Vous avez du cœur.
- A courage égal, armes égales, répéta Raphaël.
- A courage égal, respect égal. »

Jeffrey sortit puis revint au bout de quelques minutes avec une fiole et une seringue. Raphaël voulut s’interposer mais le commandant le rassura.

Le lendemain matin:

Gabriel résolvait un casse-tête pour la centième fois. Une jeune fille le regardait faire avec attention. Surprenant son regard, Gabriel leva les yeux vers elle et lui sourit. La fille avait à peine douze ans. Des cernes encadraient deux yeux tristes tandis qu’elle cachait avec ses manches trop courtes des cicatrices, marques de sa psychose. Une infirmière passa devant eux puis, surprenant l’intérêt de Gabriel pour l’adolescente, lui demanda :
« Que se passe-t-il monsieur Lightson ?
- Qui est-ce, demanda-t-il en désignant du menton la fille.
- C’est Mademoiselle Henry. Allez la voir, ça lui fera plaisir… »

À l'attention du Personnel

Bonjour, ou plutôt bonsoir chère Sophie Alètheia,

Avant tout, je tenais à vous informer que votre signalement lors de la récente affaire de meurtre au sein de la Base-02 nous a été d'une grande aide, et que le Commandement Alpha a pris les mesures nécessaires pour que cela ne se reproduise plus.

Je tenais aussi à vous présenter mes plus sincères excuses au renvoi soudain d'un membre de votre cellule.

J'ai été personnellement chargé de m'occuper de cette affaire, et le message était très clair, aucune ambiguïté possible, j'ai donc du agir, bien que cela ne me plaise pas, le choix ne m'était pas laissé.

Sachez cependant que je n'ai pas oublié le passé, et que votre associé n'a pas connu le chant des lames. J'ai du l'amnésier, le neutraliser, et l'éloigner de l'Insurrection. La mission est donc accomplie, bien que cela me désole.

Prenez cela comme un gage du passé, une faveur que je vous fais, ou juste un signe de soutien contre l'absurdité du système si cela vous chante.

NightWatch a aidé Arcanum et espère que dans la situation inverse, nous pourrions compter sur vous.

À bon entendeur, Cordialement,

-Cm. Lightning

Oserez-vous entrer dans les ténèbres ?

Sophie déchirait la lettre en petits morceaux tout en pensant à ce qu'elle venait de lire.
Gabriel était sain et sauf, la cellule était sauvée.
Néanmoins, elle était sceptique concernant une chose :
La cellule Arcanum avait désormais une dette envers l'unité NightWatch.

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