Sauver les apparences
notation: +9+x

Dorian passa devant la porte entrouverte de la chambre de Gabriel. Il ne se risqua pas à y jeter un coup d’œil, imaginant sans mal les bocaux au contenu étrange et les tables pleines de sang. Gabriel avait toujours eu un petit faible pour les expérimentations sur les animaux.
Il était tôt, Dorian prit un café, attendant que les autres se réveillent.

« Lève-toi Gab’ ! »
Gabriel marmonna puis s’emmitoufla un peu plus dans sa couette. Une main la lui arracha. Gabriel gémit puis se leva tant bien que mal :
« J’aime pas me lever tôt…
- Si tu te couchais moins tard, on aurait pas ce problème, le coupa son frère. »
Voyant que Gabriel ne semblait pas vouloir bouger, Raphaël soupira et lui passa un costume impeccable. Il ordonna :
« Va te coiffer et te raser, tu ressembles à rien. Et enfile ce costume !
- Je t’ai déjà dit que j’aimais pas ce costume. »
Raphaël soupira une seconde fois puis s’accroupit afin d’avoir son visage au même niveau que celui à peine réveillé de son frère. Son visage était de marbre, sa voix était froide tandis qu’il répétait ce qu’il ne cessait de dire à son frère depuis maintenant dix ans :
« Il n’y a que les apparences qui comptent. Si tu montres un instant de faiblesse, si tu leur montres que derrière ce masque, tu possèdes des failles, ils te piétineront. Tu le sais ça ?
- Je sais. »
Raphaël lui tendit le costume :
« Alors fais comme moi et porte ton masque. »
Gabriel bougonna mais s’exécuta.

Douze ans plus tôt:
Ils regardaient les deux cercueils. Gabriel était en pleurs dans les bras de son frère qui avait les larmes aux yeux. Deux enfants, perdus au milieu d’une église, petits face à l’immensité. Gabriel essuya son nez larmoyant sur la manche de sa veste. Raphaël le regarda avec tendresse :
« On va s’en sortir, ne t’inquiète pas. Dans trois ans, nous sommes majeurs.
- Je sais. »
Les deux têtes brunes se tournèrent vers une femme à l’air strict, engoncée dans un tailleur noir. Elle les regarda avec mépris puis déclara :
« La voiture est là. Venez. »
Il n’y avait aucune chaleur humaine qui se dégageait de cette femme. Raphaël prit la main de son frère et suivit la femme avec appréhension.

L’orphelinat pour garçons était triste. Les surveillants étaient stricts et n’hésitaient pas à punir les plus récalcitrants des pensionnaires. Les professeurs n’hésitaient pas à leur rapporter tout mauvais comportement.
Raphaël protégeait du mieux qu’il pouvait son frère qui, étant surdoué mais incapable d’avoir les facultés émotionnelles d’une personne de son âge, avait bien du mal à se plier aux règles. Lorsque son frère faisait une bêtise, Raphaël le couvrait et prenait les coups à sa place.

La salle de classe était petite et l’humidité suintait des murs. Raphaël regardait distraitement la croix qui pendait au-dessus du tableau, n’écoutant pas le cours.
« Prenez un stylo, interrogation surprise. »
Tous soupirèrent hormis Gabriel et Raphaël qui se faisaient chier comme des rats morts et un autre adolescent qui regardait distraitement Raphaël.
Lorsqu’il ouvrit sa trousse, Raphaël tomba sur un mot. Il le lut puis le cacha de l’œil scrutateur du professeur. La teneur du message le fit sourire. Il regarda son voisin qui n’était autre que celui qui le regardait depuis une bonne dizaine de minutes. Ils rougirent tout deux.

Douze ans plus tard:
Gabriel écouta la femme qui était menottée à une chaise.
« Mensonge, dit-il. »
Raphaël soupira. La femme hurla.
« Mensonge, continua Gabriel. »
La femme hurla un peu plus.
Raphaël la regarda avec mépris. Gabriel se pencha vers elle et lui dit :
« Vous savez, si vous dites la vérité, on vous embêtera plus…
- Jamais. Allez tous vous faire foutre ! »
Raphaël haussa un sourcil de surprise. Son masque ne reflétait rien mais il était presque admiratif de la résistance de la femme…
Nouveau cri de douleur.
« Vérité, déclara Gabriel. »

Dix ans plus tôt:
Gabriel regarda son frère qui faisait les cents pas dans la chambre.
« Qu’est-ce qu’il y a, demanda-t-il.
- James n’est pas là. Le proviseur lui a demandé de venir dans son bureau… »
Raphaël refoula des larmes d’inquiétude. Gabriel fronça les sourcils. Son frère était déjà allé dans le bureau du proviseur quand lui avait fait une bêtise. Il en était ressorti en disant qu’il ne s’était rien passé. Mais Gabriel savait qu’il mentait. Il savait toujours quand son frère mentait.
Soudainement, un surveillant entra :
« Gabriel ? Le proviseur te demande. »
Raphaël ne comprenait pas. Si le proviseur savait pour James et lui, le surveillant aurait dû lui demander à lui de venir, pas à son frère ! Mais que se passait-il ?

Gabriel arriva dans le bureau. Le proviseur était assis dans un imposant fauteuil tandis que James était à genoux, tenu par deux surveillants au regard cruel. Gabriel hésita à avancer. Le surveillant le poussa :
« Avance ! »
Gabriel arriva à hauteur de James. Ce dernier avait un bleu sur la tempe et la lèvre qui saignait. Gabriel déglutit. Le proviseur se leva et posa ses mains sur les épaules de Gabriel :
« Mon cher enfant, quel plaisir de te voir ! »
Gabriel savait qu’il mentait.
« Tu sais qu’il faut toujours dire la vérité n’est-ce pas, demanda le proviseur.
- Oui, répondit-il d’une toute petite voix. »
Le proviseur lui sourit mais Gabriel savait que c’était un sourire faux. Le vieil homme se tourna vers James et, le désignant du doigt, expliqua à Gabriel :
« Cet enfant me fait croire qu’il dit la vérité. Pourtant, je sais qu’il ment mais je n’ai pas le moyen de le savoir assurément. Je ne veux pas créer d’injustice vois-tu. Le surveillant ici présent (il désigna du menton l’un de ceux qui tenaient James) m’a dit qu’il avait vu… »
Le proviseur réprima un haut-le-cœur de dégoût…
« Qu’il avait vu ce dernier et ton frère en train de s’embrasser. Dis-moi Gabriel… Peux-tu me dire la vérité ? »
Gabriel ne savait pas quoi faire. L’un des surveillants appuya sur l’épaule droite de James qui hurla. Gabriel vit avec horreur que son épaule était déboîtée. Il déglutit et s’approcha de James :
« James ? Est-ce que tu aimes mon frère ? »
Le visage de ce dernier avait été beau, désormais, les traces de coups déformaient ses traits. Il regarda le frère de celui qu’il aimait d’un air suppliant mais Gabriel devait toujours dire la vérité, c’était ce que lui avait appris sa mère…
« Je ne l’aime pas, répondit James ».
C’était un mensonge.

Dix ans plus tard:
La journée était passée. Raphaël regardait son frère sans aucune émotion apparente, à l’intérieur, son esprit était plongé en plein tumulte. Cela faisait exactement dix ans…

Seul dans sa chambre, il déboutonna sa chemise. Sur son buste sculpté par des heures de sport, il y avait des longues cicatrices. Il les effleura du bout des doigts. Autrefois, il aurait pleuré. A présent, il ne ressentait plus rien, le mur qu’il s’était construit faisant barrage à toutes les émotions.

Il n’en avait jamais voulu à son frère, trop fragile pour avoir pu protéger James. James… Raphaël s’était rendu compte, après coup, qu’il ne l’aimait pas.
Comment aimer un homme alors qu’il en était lui-même un ? Cela n’avait pas de sens.
C’était tout du moins, ce qu’il se répétait sans cesse chaque jour. Sans conviction.
« Sauve les apparences Raph’ et le monde n’aura aucune prise sur toi… »

Dix ans plus tôt:
Il changea sa chemise, tachée de rouge et en lambeaux pour une propre. Son dos et son buste lui faisaient mal. Les larmes aux yeux, il tentait désespérément de se remettre de la punition subie. Il regarda la croix pendue au-dessus de son lit et lui fit un doigt :
« Et l’amour du prochain Ducon ? »
Il croyait encore en l’amour. Encore un an et il pourrait quitter cet enfer, partir avec Gabriel et James loin de tout. Il croyait encore au bonheur, à la vie.

Des cris retentirent dans le couloir. Raphaël se leva difficilement puis vit que tous les pensionnaires se dirigeaient vers la chambre de James. Un froid mortel le saisit.

Gabriel était devant tous les autres, bouche béé. Raphaël s’arrêta net en voyant le spectacle sordide. La colère le submergea. Il se dirigea vers le lit où se tenait James, les yeux vitreux ouverts vers l’infini. Ses poignets étaient ensanglantés, le matelas écarlate.
La rage le submergea. Il ne se souvint plus de ce qu’il avait alors fait. L’avait-il embrassé une dernière fois ou l’avait-il frappé ?
Il se souvenait juste d’avoir hurlé :
« Pourquoi es-tu parti sans moi ? »

Il avait voulu partir mais Gabriel l’en empêchait. Il se devait de rester pour lui. Il chassa la tristesse, la culpabilité, la douleur, la rage, la haine… l’amour. Il se débarrassa de toutes ses choses inutiles pour se concentrer sur deux choses : Gabriel et les apparences.

Dix ans plus tard:
Il regarda avec dédain Dorian qui téléphonait à sa fille. Tant d’amour, c’en était écœurant.Le visage un peu rond et jovial du docteur s’illuminait au fur et à mesure de sa conversation avec sa fille. Pendant ce temps, il jouait avec l’alliance qu’il portait autour du cou.
Raphaël le méprisait de tout son être.
Non. En réalité, il l’enviait. Il avait encore sa joie de vivre. Les yeux sombres de Raphaël étaient eux, vides d’émotion. Même face à la maladie et à la mort de sa femme, Dorian avait su rester quelqu’un de bien.
Ce n’était pas le cas de Raphaël. Perdu dans ses pensées, il ne se rendit pas compte que Dorian avait raccroché et le regardait anxieux. Le regard sombre de Raphaël était posé sur lui depuis quelques minutes :
« Un problème, Raphaël, demanda-t-il. »
Ce dernier soupira puis revint à la réalité :
« Non, répondit-il. »
Il aurait aimé que transparaisse dans sa voix tout le mépris qu’il avait pour son interlocuteur. Il n’en fut rien. Dorian soupira à son tour d’exaspération :
« Bien. Dans ce cas, je peux rejoindre ma fille. »
De l’exaspération. De l’irritation. Voilà tout ce que Raphaël pouvait inspirer. Il s’en contentait…
Il se leva à la suite de Dorian puis lui demanda soudainement :
« Comment s’appelle votre fille ? »
Dorian s’arrêta net puis se retourna, surpris. Raphaël ne se préoccupait jamais des autres hormis de son frère. S’il demandait cela, c’était qu’il y avait forcément une arrière-pensée derrière. Il s’avança vers lui avec méfiance :
« Elle s’appelle Cassy. Pourquoi ? »
Le masque de Raphaël se fendit, un peu. Dorian le vit et fronça les sourcils. Mais que se passait-il ? Raphaël s’approcha à son tour et répondit d’une voix égale :
« Pour rien. A vrai dire, je me moque de votre vie.
- C’est bien ce que je me disais… »
Ils s’embrassèrent puis Raphaël s’enfuit.

Dix ans…
Il avait tenu dix ans.

Dorian errait, complètement perdu dans la base.

Gabriel regardait son frère qui s’efforçait de reprendre un peu de contenance.
« … Et donc, tu l’as embrassé ?
- C’est pour Sophie. Elle veut qu’on le manipule pour l’empêcher qu’il ne révèle au Haut-Commandement nos comportements déviants. »
Il se leva du lit de son frère et partit en claquant la porte.
Gabriel soupira puis donna son verdict :
« Mensonge. »

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License